Tour Triangle : comment la ville de Paris a organisé en secret un montage ultrafavorable au promoteur Unibail Rodamco

L’ancienne directrice de l’urbanisme de Paris et ancienne première ministre   Elisabeth Borne ainsi que l’ancienne maire de Paris Anne Hidalgo ont-elles bradé Paris au groupe Unibail Rodamco Westfield au mépris de l’intérêt des Parisiens ? Ont-elles trouvé une technique pour éliminer les concurrents d’Unibail dans l’appel d’offre du Parc des Expositions de la Porte de Versailles ? Les Parisiens ont-ils été lésés de 263 millions d’euros ?

La Tour Triangle, cette gigantesque  opération politico-financière portée par le groupe PS de Anne Hidalgo (et soutenue par son successeur Emmanuel Grégoire) et par le groupe PCF de Ian Brossat (oui le PCF !) est au cœur d’une information judiciaire ouverte en juin 2021 par le Parquet national  financier (PNF) pour « délit de favoritisme»

Lisez ici l’enquête édifiante publiée par libération le 10 avril 2026

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«Il ne faut pas le dire» : comment la ville de Paris a organisé en secret un montage ultrafavorable au promoteur de la tour Triangle, Unibail

L’édifice, dont l’inauguration est prévue début janvier 2027, est-il le fruit d’une complaisance suspecte de la mairie de la capitale ? Alors qu’une enquête du Parquet national financier est en cours, «Libé» a pu consulter des échanges pointant le rôle joué par Elisabeth Borne et la Ville dans l’attribution du projet, il y a plus de quinze ans.

«Triangle sera bientôt la nouvelle destination qui rassemble et déborde de vie et d’énergie», peut-on lire sur le site internet du nouvel édifice en forme de pyramide, en cours de construction en lisière du Parc des expositions de la porte de Versailles, dans le XVe arrondissement de Paris. Avec 90 000 m2 de surface, 180 mètres de hauteur, 70 000 m2 d’espaces de travail, un hôtel de 128 chambres, une crèche de 60 berceaux et un centre culturel de 600 m2, cette tour de verre et d’acier, qui devrait ouvrir début 2027, métamorphose le paysage du Sud parisien. Et c’est le but. Avec le tribunal judiciaire de Renzo Piano (Paris XVIIe) et les tours Duo de Jean Nouvel (Paris XIIIe), la tour Triangle, imaginée en 2008 sous Bertrand Delanoë, correspondait encore à un idéal de transformation de la ville. Complexée par son absence d’immeubles de grande hauteur et désireuse de rivaliser avec ses rivales européennes, Paris souhaitait alors regarder Londres dans les yeux, à l’aune des JO de 2012.

Mais imposer un tel bâtiment dans une ville historiquement rétive aux tours nécessite temps, argent et espace conséquent – des conditions qui n’étaient pourtant pas réunies au moment de la signature de ce projet. Néanmoins, en 2008, en pleine crise des subprimes, la tour Triangle semble avoir bénéficié d’étonnantes largesses de la part de la mairie de Paris. Libération a pu consulter des courriels échangés entre Elisabeth Borne, alors directrice de l’Urbanisme à la Ville, et de hauts fonctionnaires de l’administration municipale entre avril 2010 et janvier 2011, au moment de la genèse du projet. Ils semblent étayer la thèse d’une complaisance suspecte dans l’attribution de la construction de ce bâtiment au promoteur Unibail-Rodamco-Westfield. L’opération aurait entraîné, selon Anticor, l’association anticorruption, une perte économique de plusieurs centaines de millions d’euros pour la capitale. Cette opération est au cœur d’une information judiciaire ouverte en juin 2021 par le Parquet national financier (PNF) pour «favoritisme», après des signalements effectués par Rachida Dati, maire LR du VIIe arrondissement en 2020 (alors qu’elle avait voté en faveur de sa construction), puis par Anticor.

«Que l’indemnité de résiliation soit connue à l’avance»

Retour sur le contexte politique de l’époque. L’idée de la tour Triangle apparaît en 2008 sur le bureau de Bertrand Delanoë, alors maire de Paris, grâce au directeur d’Unibail, Guillaume Poitrinal. Anne Hidalgo est alors élue du XVe arrondissement et première adjointe du maire en charge de l’urbanisme. Unibail est bien connu de la mairie, puisque ce groupe immobilier gère déjà le Carrousel du Louvre, la Galerie Gaîté et le Forum des Halles. L’extrême enthousiasme de Delanoë pour ce projet pyramidal, signé des architectes suisses Herzog & de Meuron, et partagé par son ex-adjointe pendant toute la durée de son mandat, s’explique de différentes manières : pour l’ancien maire de Paris, ce geste architectural symbolise le modernisme et incarne un grand potentiel de développement économique pour la capitale.

Depuis 2006, l’exploitant du Parc des expositions, où doit être érigée la pyramide, est le groupe Viparis – filiale commune du groupe Unibail et de la chambre de commerce et d’industrie de Paris. Une délégation de service public lie la Ville à Viparis, qui s’engage à entretenir le bien, à y réaliser des investissements durant la durée du bail à construction et à reverser à la municipalité une redevance, soit 40 % du résultat de son exploitation. Ce détail a son importance, car comme le révélera la chambre régionale de comptes d’Ile-de-France en 2020, la tour «crée une coupure au milieu du parc et réduit de manière significative la superficie du pavillon 1, qui offre les plus grandes surfaces de plain-pied en Europe et accueille les salons les plus emblématiques». En amputant la surface du parc de 12 %, la valeur en est réduite tout comme, mécaniquement, la redevance versée.

Les courriers dévoilés par Libération, rédigés en pleine réflexion sur le financement de la tour, sont particulièrement intrigants. Le 18 avril 2010 à 15h14, Elisabeth Borne écrit à plusieurs hauts fonctionnaires de la mairie en explicitant la démarche à suivre pour que le projet aboutisse le plus rapidement possible : «Sur le premier point, nous avons une solution pour Triangle qui est un BAC [bail à construction, ndlr] en gré à gré. […] Nous sommes convenus avec Anne Hidalgo qu’il fallait d’une part que la résiliation se fasse d’un commun accord entre la Ville et UR [Unibail-Rodamco], d’autre part qu’il fallait que l’indemnité de résiliation soit connue à l’avance, enfin que l’on ait un temps raisonnable pour attribuer un contrat de cette importance.»

«Je ne ferai aucun commentaire sur ce qui est dit ci-dessous»

En d’autres mots, Elisabeth Borne propose noir sur blanc de résilier de façon anticipée la concession du Parc des expositions en proposant à Unibail des indemnités pour le manque à gagner supposé de cette rupture précoce du contrat, soit 263 millions d’euros. Mais cette somme ne sera pas perçue par le groupe immobilier Unibail-Rodamco : elle servira plutôt à éliminer les autres concurrents. Lors du dépôt des dossiers du concours pour l’attribution du nouveau bail à construction du Parc des expositions de la Porte de Versailles, en septembre 2012, renouvellement indispensable à la construction de la future tour Triangle, un ticket d’entrée de… 263 millions d’euros sera demandé aux concurrents. Unibail n’aura qu’à «renoncer» à ses indemnités promises, tandis que les autres devront débourser la somme séance tenante. Un sacré avantage sur la ligne de départ. Dans la boucle des réponses au mail d’Elisabeth Borne, certains ont compris qu’avoir formulé les choses de cette façon pourrait susciter de sérieux risques juridiques. Plusieurs répondent : «Je ne ferai aucun commentaire sur ce qui est dit ci-dessous.»

Dans la précipitation de la mairie à lancer ce projet de construction, la directrice de l’urbanisme fait-elle preuve d’une fâcheuse propension à laisser des traces susceptibles de lui être reprochées ? Comme le Canard enchaîné l’a révélé l’an dernier, Elisabeth Borne faisait déjà parvenir le 9 février 2010 à quatre hauts fonctionnaires municipaux les étonnantes consignes qui lui ont été transmises par le directeur du développement d’Unibail : «Eviter de donner l’impression qu’on s’est concertés entre nous avant cette rencontre» ; «éviter de dire “on s’est mis d’accord avec Unibail”, mais dire plutôt “nous avons déjà expliqué tout cela à Viparis” ; ou encore «rester au maximum sur les arguments juridiques et éventuellement politiques qui ont justifié la position de la Ville».

Un autre mail, inédit jusqu’à présent, est du même acabit. Le 4 juin 2010 à 20h38, François Poupard, conseiller architecture, urbanisme, transport et environnement de Bertrand Delanoë, envoie à Nicolas Revel, directeur du cabinet du maire, à Elisabeth Borne, ainsi qu’à d’autres collaborateurs, un courriel dans lequel il détaille à son tour un déroulé pour faire passer la négociation. «La Ville fait son audit, cela justifie la rénovation et cale une valeur “canonique” [valeur d’entrée qui sera ultérieurement fixée à 263 millions d’euros] censée représenter la plus-value d’une rénovation, à percevoir [par la Ville] en flux ou en capital», écrit le conseiller, en précisant qu’«idéalement», cette valeur devrait intégrer le volume d’affaires raté par le promoteur. Et d’ajouter, à propos de ce dernier point : «Mais il ne faut pas le dire.»

Alertes ignorées sur les «risques juridiques»

Le mail de François Poupard trahit l’empressement du promoteur et l’épée de Damoclès que l’ensemble de ce curieux montage fait peser sur la Ville : «Ils [Unibail] insistent pour que la rencontre conclusive GP /BD [Guillaume Poitrinal /Bertrand Delanoë] ait lieu sans délai. J’ai dit qu’il nous fallait un peu de temps pour examiner les risques juridiques.» Malgré les nombreuses notes internes et alertes sur les «risques juridiques» d’une telle manœuvre, pour reprendre le mail de Poupard, le plan se déroule exactement comme prévu.

Elisabeth Borne semble pourtant consciente des dangers qu’elle et la mairie encourent en menant à bien un tel stratagème. Ce même 4 juin, à 23h17, toujours selon les mails dévoilés par Libération, elle répond à François Poupard et Nicolas Revel que «le risque est fort». Mais elle insiste : «Sur la révision du PLU [Plan local d’urbanisme], l’étape suivante est l’enquête publique. Cette enquête va être difficile. On va avoir des questions sur l’intérêt général, sur la performance du bâtiment… Bref, on va se payer l’UMP, les verts et toutes sortes de mécontents.» Traduction : pour que la tour Triangle puisse être érigée, le PLU doit être modifié, notamment sur la hauteur, car la ville de Paris n’autorise pas la construction de bâtiments de plus de 37 mètres.

Or pour modifier le PLU, un bâtiment doit être jugé d’intérêt général, ce qui n’est pas le cas de la tour Triangle, constituée majoritairement de bureaux. L’exécutif doit aussi obtenir le déclassement du terrain pour qu’il passe du domaine public au domaine privé de la ville de Paris, condition indispensable pour pouvoir signer, ensuite, un bail à construction sous contrat privé, celui du projet tour Triangle.

Dans les mois qui suivent ces échanges de mails, Borne et Hidalgo ont donc pour mission de convaincre les élus de voter pour ce déclassement au Conseil de Paris. Le 17 novembre 2014, la délibération relative au déclassement de la parcelle et au vote du projet tour Triangle est rejetée avec 83 voix contre et 78 pour, mais Anne Hidalgo déclare le vote nul en invoquant que «le secret du scrutin n’aurait pas été respecté». Le 30 juin 2015, le projet tour Triangle dans une deuxième version (avec l’ajout d’un hôtel) et le déclassement de la parcelle sont cette fois adoptés : 87 conseillers votent pour et 74 contre. Comment expliquer les quelques voix de plus, grapillées à droite et au centre ? L’enquête du PNF permettra sans doute d’y voir plus clair. Contactés, les hauts fonctionnaires en copie des mails échangés ainsi qu’Elisabeth Borne, Anne Hidalgo, Nicolas Revel, François Poupard et Unibail n’ont pas souhaité répondre à Libération.

Situation manifestement asymétrique

Revenons aux détails du concours. Le 13 septembre 2012, deux dossiers sont donc déposés pour l’attribution de la concession du parc : le premier par la société Viparis Porte de Versailles, et le second par le groupement GL Events/Wilmotte et associés. Les critères appréciés sont la qualité architecturale du projet, les investissements dans le parc et les montants versés à la ville de Paris. Comme le fera remarquer la chambre régionale des comptes d’Ile-de-France, l’ancien exploitant «bénéficiait à la fois de la connaissance technique du site, d’une position facilitée par l’impact de la résiliation anticipée de la concession et de son appartenance au même groupe que l’attributaire du bail à construction de la tour Triangle». Pour la redevance, Viparis propose de verser à la Ville 33 % de plus que GL Events. Comme prévu, la mairie autorise Viparis à renoncer à son indemnité de 263 millions d’euros sans avoir à débourser la somme, là où GL Events devait, pour concourir, la verser en intégralité. En février 2013, Borne quitte ses fonctions à la mairie. Cette situation manifestement asymétrique n’a pourtant pas arrêté l’exécutif et, en juillet 2013, les jeux sont faits : Viparis remporte officiellement le bail.

Après l’ouverture de la procédure pénale par le parquet financier pour «favoritisme», de nombreuses associations et collectifs de défenseurs de l’environnement et du patrimoine, ainsi que des riverains, adressent au PNF, en décembre 2021, une nouvelle plainte pour «délit d’octroi d’avantages injustifiés» – un chef d’incrimination qui n’a pas été retenu par le parquet. Alors que la construction de l’édifice débute en 2022, une perquisition se déroule le 20 juillet à l’hôtel de ville, y compris dans le bureau d’Anne Hidalgo, menée par des gendarmes de la section de recherches de Paris. En avril 2023, d’autres perquisitions sont réalisées chez Viparis et Unibail.

En avril 2025, les enquêteurs ont interrogé Elisabeth Borne, alors ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Aucune mise en examen n’a à ce stade été prononcée, mais l’information judiciaire est toujours en cours. A quelques mois de son inauguration, la justice n’en a pas fini avec la tour Triangle.

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